JULIEN OFFRAY DE LA METTRIE (1709-1751)
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Les animaux plus que machines

"Quelle différence de l’homme aux animaux !
Leur instinct est trop précoce, c’est un fruit qui ne peut jamais mûrir ; ils ont en venant au monde presque tout l’esprit qu’ils ont dans la force de l’âge ; enfin ils n’ont point les organes de la parole : & quand ils les auraient, quel parti pourraient-ils en tirer, puisque les plus spirituels d’entr’eux & les mieux élevés ne prononcent que des sons qu’ils ne comprennent en aucune manière, & parlent toujours, comme nous parlons souvent, sans s’entendre, à moins que vous ne vouliez excepter le perroquet du chevalier Temple, que je ne puis voir sans rire agrégé à l’humanité, par un métaphysicien qui croyait à peine en Dieu.
Mais soyons justes et impartiaux, & jugeons des animaux comme des hommes. Quand j’en vois qui ne parlent point, on ne me persuadera pas qu’une telle taciturnité soit de l’esprit, mais aussi je ne pourrais être sûr qu’ils en manquent. Les animaux ne seraient-ils point de même que des gens spéculatifs, plus raisonnables que raisonneurs, & aimant beaucoup mieux se taire, que de dire une sottise ? Songeons que le plaisir, le bien être, leur propre conservation est le but constant où tendent tous les ressorts de leur machine. Peut-être pour obtenir ce but naturel, n’ont-ils pas trop de toutes leurs facultés intellectuelles & de toute la circonspection dont ils sont capables. Je ne sais donc s’ils ne garderaient point intérieurement, comme un trésor dont il n’y a rien à perdre, rien à évaporer, toutes les pensées qui leur passent par la tête. Ce qu’il y a seulement de sûr, c’est que si le langage des animaux est sans idées, plus heureux en cela, non que les sots, mais que bien des gens d’esprit, leur conduite ne lui ressemble pas. Nous faisons le matin, pour ainsi dire, une toilette d’esprit, pour briller dans les festins & dans les cercles, & le soir nous faisons une démarche, dont nous nous repentons souvent toute notre vie. L’homme, animal imaginatif, serait-il donc plus fait pour avoir de l’esprit que de la  raison ? "

Aimez-vous les animaux ? Chiens, chats ? Amusez-vous à transposer…

Ceux qui veulent que les animaux naient point d’âme, de peur que l’homme ne puisse se dispenser de se mettre dans leur classe, et de n’être que le premier entr’égaux, ont beau entasser forces sur forces, arguments sur arguments, les traits que lancent ces téméraires, retombent sur eux, et n’atteignent point cette sublime substance.
Je sais que la figure des animaux n’est pas tout à fait humaine ; mais ne faut-il pas être bien borné, bien peuple, bien peu philosophe, pour déférer ainsi aux apparences, et ne juger de l’arbre que sur son écorce ? Que fait la forme plus ou moins belle, où se trouvent les mêmes traits sensiblement gravés de la même main ? L’anatomie comparée nous offre les mêmes parties, les mêmes fonctions. C'est partout le même jeu, le même spectacle. Les sens internes ne manquent pas plus aux animaux que les sens externes : par conséquent ils sont doués comme nous de toutes les facultés spirituelles qui en dépendent, je veux dire de la perception, de la mémoire, de l’imagination, du jugement, du raisonnement ; toutes choses que Boerhaave a prouvé appartenir à ces sens. D’où il s’ensuit que nous savons par théorie, comme par la pratique de leurs opérations, que les animaux ont une âme produite par les mêmes combinaisons que la nôtre ; et cependant, comme on le verra dans la suite, tout à fait distincte de la matière. Rien de plus vrai que ce paradoxe.
Laissons-là des considérations triviales. Les rêves des animaux, à haute, et à basse voix, comme les nôtres ; leur réveil en sursaut, leur mémoire, qui les sert si bien ; ces craintes, ces inquiétudes, leur air embarrassé en tant d’occasions ; leur joie, à la vue d’un maître et d’un mets chéri ; leur choix des moyens les plus propres à se tirer d’affaire ; tant de signes si frappants ne suffiraient-ils pas pour prouver que notre vanité, en leur assignant l’instinct, pour nous décorer de cet être bizarre, inconstant et volage, nommé la raison, nous a plus distingué de nom que d’effet ? Mais, dit-on, la parole manque aux animaux ! Admirable objection ! Dites aussi qu’ils marchent à quatre pattes, et ne voient le ciel, que couchés sur le dos ; reprochez enfin à l’auteur de la nature l’innocent plaisir qu’il a pris à varier ses ouvrages.

"Les animaux plus que machines", Œuvres philosophiques, 1764, t. II, p. 39-40.


L'animal chez Rousseau

Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté ; ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l'homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou de grain, quoique l'un et l'autre pût très bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer ; c'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leur causent la fièvre et la mort ; parce que l'esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore quand la nature se tait.

Tout animal a des idées, puisqu'il a des sens ; il combine même ses idées juqu'à un certain point : et l'homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins Quelques philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'homme que d'agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L'homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d'acquiescer ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n'explique rien par les lois de la mécanique. Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation ; c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu.

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes,
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Datant de 1759, par Jean Houel, un dessin de Jean-Jacques Rousseau en robe de chambre avec sa chatte Minette.